24nov. 2017

UN CIEL COULEUR LASER ROSE FUCHSIA

UN CIEL COULEUR LASER ROSE FUCHSIA

Un film de Valérie du Chéné et Régis Pinault

(Scénario du point de vue du personnage de Pascale écrit par Pascale Herpe, Novembre 2017)

 

Mon train arrive à 9h22 en gare de Cerbère. Il fait chaud, je suis venue rejoindre Valérie qui installe ses Absorbeuses en bas dans la baie. Je n'ai pris que quelques robes et mon coussin. Elle m'attend à l'extérieur avec Régis. Ils sont très concentrés. Ils sont en train de caler la peinture de Valérie Darder ses rayons avec un bâtonnet de glace dans la petite vitrine du buffet de la gare. Je peux les entendre à travers la vitre : «- Il nous faudrait 2 bâtonnets de glace, tu vois bien, ce n'est pas droit.» Nous passons sous le tunnel de la gare. J’aperçois la parade du carnaval qui sort du tunnel et s'engouffre dans celui qui descend à la plage. Devant le mural RVB Vert que Bernard a terminé de peindre hier, un petit clown malmène une sirène : « La prochaine fois, tu réfléchiras avant de passer à l'age adulte ». Je souris. Valérie nous dit qu'elle trouve les coups de brosse de Bernard très beaux. Je pense à Bernard. Il range ses pinceaux très délicatement dans leur carton d'origine quand sa journée est finie et les dépose sur l'étagère dans le local en bazar de l'école primaire.

Cela me fait penser à la Transbordeuse et à son travail. Je l'imagine tout à coup enveloppant des oranges dans des papiers d'agrumes très beaux et très colorés, à motifs de fleurs, d'oiseaux et de femmes qui rient. Je traverse la place de la République et j'entre dans la pâtisserie pour acheter un mille-feuille.

La Transbordeuse est assise sur un des bancs de la place. Elle semble attendre quelqu'un qui ne viendra pas. Elle n'est pas très à l'aise, Valérie s'assied à coté d'elle ses lunettes jaunes sur le nez. Je ressors de la pâtisserie un paquet monté à la main. la Transbordeuse se lève et se dirige vers moi. Elle me demande si ma pochette est enfin sortie et je suis heureuse de penser qu'une des dernières figures mythologiques de Cerbère me voit comme une star du rock’n’roll.
Puis, elle rentre dans le supermarché et en ressort avec un lapin mort enveloppé dans un papier. «Je vais faire un lapin en sauce catalane. Nous lance-t-elle. Accompagnez-moi, nous boirons un banyuls à la maison avant votre départ.» Régis nous a rejoint. Nous sommes heureux.

Le soleil est au plus haut.
Bernard peint le grand mur du front de mer. Il passe la seconde couche du noir brillant sur le mural PV B39120, son Assistante un rouleau à manche long à la main le seconde en souriant. Valérie et trois plongeurs s’éloignent de la plage à bord d’un petit zodiac orange. Deux personnages à tête de loup les suivent en canoë-kayak. Régis tient une pierre peinte dans ses bras. C’est l’heure de la mise à l’eau des Absorbeuses. La scène a quelque chose de solennel, d’un peu triste.

Il fait chaud, des jeunes gens plongent des plateformes colorées. Une jeune fille rit bruyamment. Plus loin un groupe fait voler un cerf-volant très haut. La toile ressemble étrangement à la peinture de Valérie Darder ses rayons. L’ombre qu’il fait en passant sur la mer et la plage imprime des petites taches qui tourbillonnent autour de moi comme pourrait le faire une boule à facettes disco.
Je reste là, debout, absente et je pense aux conseils que m’a donné le Yi King ce matin au réveil : «Quand on est un dragon, on ne fait pas le lézard.»

Une petite danseuse et un jeune garçon en costume à motifs de cactus sortent de l'école. Ils prennent la passerelle haute, les eaux ont ruisselé des collines et ont envahi la rue devenue torrent. Ils rejoignent la parade. Je peux les voir rapetisser et finalement disparaître à l'intérieur du tunnel. Je n'entends plus que leurs chants et leurs rires aigus.
Tiens, Bernard et son Assistante passent leurs échelles sous le bras. Malgré leur différence de tailles, ils s'accordent parfaitement et marchent à la même cadence. Ils me saluent de loin d'un geste de la main et remontent la rue en direction du RVB bleu.

Je monte à la gare retrouver Régis et Valérie. Valérie lit un livre, elle est assise sur un des strapontins orange du hall d'entrée, un rayon bleu glacial posé à coté d'elle. Je reste à l'extérieur, je la devine à travers la baie vitrée. Valérie cogne contre la vitre deux fois, c'est le signal. Je prends ma scène «Faire la plante verte» très au sérieux. J'effectue une sorte de danse avec mon corps tout en remuant les plantes comme pourrait le faire le vent. Je peux voir la gardienne du poste-frontière accoudée à la rambarde. Elle me fixe et semble sourire. Valérie cogne à nouveau contre la vitre deux fois. C'est fini. «- J'étais comment ? - Tu as été très bien.» Il fait beau, je porte ma robe à motif panthère, je me sens bien.

Régis nous a donné rendez-vous au Champ d’essieux, il veut nous dire quelque chose d'important. Sur le chemin du retour, il nous montre la maison verte qu'il a découvert hier juste après la colline aux cactus : «- On dirait une maison russe. J'aime ce vert un peu vieux.» nous dit-il. La petite danseuse arrive en sens inverse et me tend un bout de papier plié en deux : «Viens me rejoindre de l’autre côté du tunnel, tu me reconnaîtras j’aurai un rayon bleu glacial sous le bras.»

En bas, sur le quai, dans la Salle d’attente permanente, Régis et Valérie parlent calmement. Ils portent un t-shirt Darder ses rayons. Des objets sont disposés autour d’eux. Je m’avance plus près et me place exactement entre eux deux, mon reflet se fond dans ceux des arbres. La ville est bruyante, je les observe sans bouger.

Le soleil descend derrière la gare.

Je vais rejoindre nos invités pour le Bal magique à l’hôtel Belvédère du Rayon Vert et en chemin, sur la pénétrante à la rambarde qui chante, je pense à mon amie et je me dis qu’elle avait raison, on ne reconnaît pas l’été aux chants des cigales.

J’entre dans l’hôtel en même temps que trois personnes vêtues de disques colorés, un rouge, un bleu et un jaune. Je monte les escaliers blancs et froids et dépasse deux personnages costumés. L’un en rocher d’où coule une fontaine et l’autre en plante verte, petite mais bavarde : « Tu n’aimes pas quand je fais du bruit, mais toi, tu es pleine de bruits. ». J’ouvre la porte de la salle de reception.
En arrière plan et dans la partie supérieure de l’image, je peux voir un cercle puis trois traits horizontaux très simples. Je me dis que cela doit représenter le soleil qui se couche sur la mer.

Au premier plan, il y a une table rectangulaire assez grande qui remplit les 2/3 de l’espace. 3 personnages à têtes de loup sont assis derrière elle, ils me font face. Ils ont quelque chose d’officiel. Ils portent des costumes à épaulettes et celui du centre arbore une écharpe comme peut en porter un élu lors d’une cérémonie. Ils regardent vers la droite (leur droite). Sur la table, plusieurs objets sont disposés. Je décide d’en faire l’inventaire de gauche à droite : 3 poupées russes rangées en ordre croissant, un tissus rectangulaire qui pend et qui touche à peine le sol. Sur celui-ci est posée une petite forme plate et tortueuse en trois parties. Je ne distingue pas ce que c’est de là où je suis. En continuant, je peux voir un tas d’oranges. (j’en compte 10), puis sur le coté droit de la table, un rayon pyramidal posé horizontalement (le même que celui que j’ai vu précédemment dans la Salle d’attente permanente). Il doit être bleu glacial mais ici, il est représenté simplement par le trait. Le pied gauche de la table est fin et semble fragile alors que le pied droit ressemble à un rocher massif. La cène est réalisée au trait noir, un trait uniforme et égal, il n’y a pas de couleur, pas de texture. La perspective est un peu bancale. Je pense que cela est fait exprès pour que les invités se focalisent sur les objets qui semblent être les éléments principaux de l’espace au même titre que les personnages. Il n’y a pas d’autres éléments de décor, le tout semble flotter dans l’espace. Tout est prêt pour la cène du Bal magique. J’entre dans l’image et me mets à danser aux cotés des invités.

Il est tard, je quitte la salle de bal. Devant la plante verte et le grand miroir du couloir du premier étage, une femme avec un panier contenant des oranges vertes et un fantôme parlent tendrement. Je divague et me perds en voulant rejoindre ma chambre. J'ouvre une porte et me retrouve dans une salle de cinéma 1930. On dirait que rien n'a bougé, tout est resté à sa place d'origine. Elle est magnifique. A l'intérieur se trouve Jérôme Lapierre, en costume de cow-boy. Il est seul sur scène. Il joue son album « Musiques de films qui n'existent pas ». Le vieux projecteur diffuse une lumière blanche sur l'écran de cinéma derrière lui. Il n'y a pas de public, tous les sièges sont vides. La scène est belle. Je referme la porte sans bruit pour ne pas le déranger.

Je suis fatiguée et je décide d'aller retrouver Régis et Valérie sur la terrasse plate de l'Hôtel. J’entends au loin Le chant des sirènes et alors que le soleil se lève sur un ciel noir coloré, je repense à cette petite annonce vue cet après-midi à la Presse, sur laquelle était écrit très simplement en noir sur fond blanc : « Le propriétaire de l’Hôtel Belvédère du Rayon Vert cherche une concierge ».

Je pense postuler et m'installer ici. Je me vois très bien dans ma loge, un gilet en laine sur les épaules en train d'écrire des textes hypnotiques et surréalistes. Je ne sortirai que la nuit, les cheveux teints en blond platine et je me promènerai dans les rêves de vieux amis avec un certain naturel.